La découverte tardive du virage à droite accentué par le couple moteur

“J’arrive en vue de la pointe d’Yvoire qui est le début du Petit lac. Le jour s’est levé, le temps est beau. L’appareil se tient au milieu et je peux espérer atterrir convenablement entre les deux poteaux téléphoniques qui ne cessent de me préoccuper [MM. Jules de Saugy, Léopold Eynard et Russel , à Yvoire, contrôlent le vol exécuté sur le lac]. Dans cette région si calme, devant ce paysage familier, je reprends toute ma tranquillité. L’avion se maintient avec une certaine stabilité et ne semble pas devoir s’arrêter avant le but. Je m’abandonne pleinement pendant quelques minutes à ce vrai plaisir.”

“A travers l’huile qui me brûle les yeux, j’aperçois au-dessous de moi une quantité de petits bateaux échelonnés le long du trajet que je dois parcourir. Ils sont là pour voir la machine voler et aussi pour me porter secours en cas d’accident. Je puis me croire au bout de mes peines et presque arrivé quand, subitement, je retombe dans une nouvelle inquiétude. L’huile qui me brûle les yeux depuis le départ me trouble la vue et je ne distingue plus mon chemin que dans un brouillard. Je redoute d’être complètement aveuglé au moment périlleux de l’atterrissage. Le moteur commence à chauffer et à faiblir. La souffrance de mes yeux s’ajoute à la crainte de voir la machine s’arrêter avant d’atteindre le but dont je ne suis heureusement plus loin.”

Le Dufaux-4 en approche de la plage gazonnée de la Gabiule

Le Dufaux-4 en approche de la plage gazonnée de la Gabiule

“J’aperçois bientôt Genève et je fixe ma direction sur la ville pour couper la ligne d’arrivée en son milieu. L’appareil baisse de plus en plus et je vais peut-être échouer lamentablement dans le lac, car pour remplir les conditions du prix, il faut me poser sur la rive. Je passe enfin la ligne d’arrivée qui se trouve entre Versoix et Bellevue [le château de Bellerive, un coup de canon tiré de Bellevue le confirme] et suis obligé de revenir en arrière pour me poser sur le terrain [les juges Hermann Borel et Armand Martin sont en barque au milieu du lac.]. Je tourne brusquement au-dessus d’une barque et je constate que je ne suis plus qu’à la hauteur de ses mâts [difficulté d’estimer l’altitude sur l’eau]. Le moteur faiblissant toujours, dans ma précipitation, je fais par malheur un virage à droite, et cette manœuvre désastreuse me rapproche de l’eau. En effet, l’action gyroscopique du moteur rotatif me rabat sur le lac [couple moteur]. Je n’avais encore jamais tourné qu’à gauche et l’acte contraire, auquel je n’étais pas habitué, me trouble considérablement à ce moment décisif.”

“Je ne suis plus maintenant qu’à une faible distance du rivage et comme l’appareil descend toujours plus rapidement, je crains de m’écraser sur le mur qui soutient le terrain à 2 ou 3m au-dessus du lac. Je me dirige pour passer exactement entre les deux poteaux télégraphiques et me pose heureusement juste au raz du sol. Je descends de mon appareil inondé d’huile de ricin et les yeux un peu cuits [visage noirci], mais heureux d’avoir gagné le prix et réussi pour la première fois la traversée du lac de Genève.” [6h41’06’’2/5, 66km en ligne droite en 56’06’’ 4/5, chronométreur H.Delessert]

Pari gagné, Prix empoché et notoriété assurée !

Le Dufaux-4 en approche de la plage gazonnée de la Gabiule à Genève

Foule genevoise autour des héros et leur appareil (Gabiule).

Cette traversée dans le sens de la longueur représente 80 km qui ont été couverts en 56 minutes, ce qui est un record qui sera conservé assez longtemps. A un journaliste Armand Dufaux avoue que “ça a été dur, je ne crois pas que je recommencerai de sitôt. Les risques sont trop grands pour gagner 5.000F seulement.“, soit le quart ou tiers du prix de l’avion.

Des cordes entourent le pré et l’avion à la Gabiule. Quelque 300 personnes sont présentes à l’arrivée, très tôt en ce dimanche matin, où le 1e tramway part à 05h pour Hermance. Une collation a lieu au restaurant Grevat dont les journalistes utilisent l’unique téléphone. Henri, parti de Noville en auto, rejoint Armand à la Gabiule. Parmi les autorités présentes notons A.Le Royer président du Club Suisse d’Aviation (aéroclub), Ch.Binet, le garagiste et pilote Alphonse Carfagni, D.Decrue trésorier du CSA, Maurice Duval bien sûr, les journalistes Jean Débrit (ABC) et Jules Decrauzat. Des visiteurs arriveront toute la journée, l’avion ne sera démonté qu’en fin d’après-midi pour son transport.

Armand et Henri Dufaux le 28 août 910 à l’arrivée de la traversée du lac Léman dans sa plus grande longueur, à la Gabiule (Genève).

Armand et Henri Dufaux le 28 août 1910 à l’arrivée de la traversée du lac Léman dans sa plus grande longueur, à la Gabiule (Genève).

Le supplément de prix pour l’aviateur qui contournerait les tours de St Pierre reste disponible. Armand écrira : “J’aurai bien voulu tenter d’aller tourner autour des tours de St-Pierre pour gagner le prix de 3.000F, mais pour moi le lac est moins dangereux, je sais nager ; si je tombe sur un toit, j’y laisse mon appareil, résultat de plusieurs années de recherches, et moi par-dessus le marché !” Son frère Henri quant à lui, prétendait qu’il n’aurait jamais pu mener ce vol trans-lacustre, car il ne savait pas nager, se prétendait de santé délicate … mais vivra jusqu’à 102 ans, au contraire de son cadet.

En mai 1911 des amis des Dufaux et le CSA feront élever un monument à l’endroit de l’atterrissage d’Armand, œuvre de l’artiste Sarkissof. Une rue proche sera rebaptisée “Armand Dufaux” après le décès du pilote en 1941. Le monument sera déplacé ensuite dans cette rue mais un monolithe persiste sur la plage publique, où l’avion toucha le sol le 28 août 1910.

Auteur : Jean-Claude Cailliez (dont nous saluons le remarquable travail)

Source : Avec l’aimable autorisation de son auteur, cet article est tiré de l’excellent Site des pionniers de l’aéronautique à Genève : Pionnair-GE

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